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Médecine - L'absurde situation des « privés de thèse »

Faute d’avoir validé la fin de leurs études dans les délais requis, une centaine de praticiens sont privés d’exercice.

Et un paradoxe français de plus !

Des dizaines de médecins formés en France, ne demandant qu’à exercer, se retrouvent aujourd’hui au chômage forcé. Leur tort ? Ne pas avoir passé leur doctorat dans les délais légaux : trois ans après la fin de leurs études.

Ce délai, la plupart des nouveaux diplômés le mettent à profit pour faire — enfin — rentrer de l’argent en assurant des remplacements. Pendant cette période, certains ouvrent une parenthèse personnelle pour cause de maternité(s), de maladie, de formation professionnelle à l’étranger… Oubliant parfois les délais. Un texte de 2004 a tenté de faire le ménage et table rase du passé. Il a imposé à tous les retardataires, même les plus anciens, une date butoir — juin 2012 — pour passer l’examen, réputé être une simple formalité et cependant indispensable pour exercer. Mais ce texte, noyé dans une loi réformant les études médicales, est passé inaperçu. Et, bien qu’aucune faculté n’en a fait la publicité auprès de ses anciens étudiants, la plupart appliquent ce texte avec zèle. Cette situation paradoxale n’est pas sans effets secondaires.

A 66 ans, le docteur Jacques Sicard exerce encore à temps partiel à Saint-Aignan-sur-Cher (Loir-et-Cher), « un vrai désert médical qui ne compte plus que cinq médecins, dont deux à mi-temps, contre quinze il y a encore huit ans », résume-t-il. Il poursuit : « Depuis trois ans, un jeune médecin qui avait fait son stage dans notre cabinet assurait des remplacements deux jours par semaine, recevant trente patients par jour. Brutalement, fin novembre 2015, l’ordre lui a interdit d’exercer car il avait dépassé les délais pour passer sa thèse. Depuis, il est sans travail et sans ressources, nous, sans remplaçant, et moi, sans successeur. »

« Nous ne pouvons qu’appliquer les textes »


se défend le vice-président du Conseil national de l’ordre, le docteur Patrick Romestaing. L’ordre a alerté les autorités sur cette situation pour laquelle, souligne le docteur Romestaing, « il y a des solutions ». Par exemple, accorder des dérogations. Une solution soutenue par le Syndicat des jeunes médecins généralistes.

Révolté par le cas de Laetitia Monnier (lire ci-dessous), le docteur Jean-Yves Schlienger, de l’ordre des médecins de la Marne, est lui aussi monté au créneau. Selon lui, les médecins privés de thèse sont une centaine, principalement des femmes. « J’ai écrit à Matignon, à la ministre des Droits des femmes, au Défenseur des droits… Car on est dans une impasse législative, dit-il. Le texte de 2004 a été abrogé en 2013 et remplacé par un nouveau texte qui prévoit des dérogations, mais pour les nouveaux médecins… » Pourtant, rien ne bouge. « Et pendant ce temps, conclut-il, on va chercher des médecins à l’étranger ! »

La docteur Monnier est devenue vendeuse en charcuterie



Laetitia Monnier a 42 ans et montre volontiers son certificat de fin d’études de médecine, obtenu en 2003. Le fruit de huit ans de concours, de travail intense, suivis de cinq semestres comme interne à l’hôpital pour cette jeune mère qui, dit-elle, « a toujours voulu être médecin ». Mais aujourd’hui Laetitia est… vendeuse au rayon charcuterie d’une supérette de Reims (Marne). Une incroyable histoire.

Comme beaucoup de jeunes diplômés, Laetitia a tout d’abord effectué des remplacements. « Trois années épuisantes en cabinet qui m’ont conduite au burn-out en 2006 », raconte-t-elle. Remise sur pied mais n’ayant pas encore passé son doctorat, elle obtient de l’ordre des médecins une licence d’exception pour le remplacement d’un docteur partant à la retraite. « En 2008, je m’étais inscrite, j’avais choisi mon sujet de thèse, trouvé mon directeur de soutenance… » Mais, devenue mère en 2010, la jeune femme doit affronter une crise conjugale qui la conduit au divorce en 2011. Un an plus tard, elle refait surface et son projet de doctorat avec elle. Mais le nouveau doyen de la faculté annule l’inscription. « Je ne pouvais plus passer ma thèse. D’un seul coup, mes années de formation ne valaient rien ! Je n’avais jamais entendu parler de la loi de 2004 obligeant à passer sa thèse au plus tard en juin 2012, ni personne autour de moi. J’ai été piégée, ma faculté ne m’a pas alertée. »

Une aberration doublée d’une injustice, selon elle : « On peut passer sa thèse, s’arrêter dix ans et ouvrir un cabinet sans qu’on vous demande rien ! » Le choc passé, Laetitia, sans ressources, tente de rebondir. Sur les conseils de Pôle emploi, la diplômée bac + 8 entame alors un… CAP de boucher. « Mais, pour une femme, c’est difficile de se faire embaucher », dit-elle pour expliquer l’impasse vers laquelle l’a menée cette formation. La médecin accepte même de faire des ménages dans des hôtels avant de trouver un emploi à temps partiel au rayon charcuterie. « Un bac + 8 payé au smic, c’est du pain bénit », sourit-elle, amère…

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LE PARISIEN
17.05.2016

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