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Pierre Tapie : "Les grandes écoles : un système de formation de masse !"

Rencontre avec Pierre Tapie, qui quitte l’Essec à la fin de l'année - l'occasion d'un questions/réponses sur l'enseignement supérieur en France

Président de la prestigieuse Conférence des Grandes Ecoles (CGE) et directeur général de l’Essec, Pierre Tapie vient d’annoncer qu’il lâche tous ses mandats à la fin de l’année. Rencontre avec un homme de conviction qui ne s’est jamais encombré de précautions pour dire ce qu’il pense.

Vous en avez assez des grandes écoles ?


Non ! C’est tout d’abord un choix personnel. J’ai envie de faire quelque chose de nouveau après 12 ans à la tête de l’Essec. Or, si je veux vivre de nouvelles aventures sur une longue période, il faut que je commence dès aujourd’hui. Rien à voir avec les tracas que nous avons vécus à l’Essec et qui font partie de la vie des organisations. La France adore bruisser de rumeurs, surtout contre ceux qui font bouger les choses.

Après 12 ans à la tête de l’Essec, vous retenez quoi ?


Tout d’abord je ne suis pas encore parti ! Donc, je ferai un bilan dans huit mois. Mais disons que je retiens l’internationalisation massive de l’école avec des professeurs et des étudiants étrangers, une notoriété internationale en hausse, une recherche de haut niveau, etc. Sur le plan financier, je rappelle que le budget de l’école a été multiplié par 2,3 pour atteindre 110 M€ aujourd’hui. Ce qui nous place parmi les grandes business schools européennes. Enfin, l’implantation en Asie fait partie des éléments essentiels. La mutation culturelle de l’Essec vers une business school pleinement bi-continentale est totalement engagée. Le fait d’avoir acheté un terrain à Singapour pour la construction de notre propre campus est aussi important que le déménagement de l’Essec de Paris vers Cergy il y a 40 ans. Je veux parler aussi de l’entrepreneuriat qui a explosé chez nous avec 50 entreprises créées par an. Puis l’engagement sociétal de l’Essec autour de la diversité, la solidarité sociale, la promotion… Tout cela démontre que l’Essec a bougé… et plutôt dans le bon sens.

Que retenez-vous des quatre années à la tête de la CGE ?


C’était une aventure passionnante ! On sent bien que la CGE a été renforcée dans son rôle de think tank de haut niveau pour l’enseignement supérieur. Nous sommes un peu plus écoutés qu’avant et nous sommes systématiquement impliqués dans les débats, par exemple sur le financement, l’orientation sélective, la place de la France dans les élites mondiales… autant de thèmes que nous avons poussés.

Reste que le monde des grandes écoles traverse une crise : départ d’écoles du concours de la Banque d’Epreuves communes, nombreuses fusions, une image de diversité dégradée, le modèle prépa contesté, etc.


Elles ne traversent pas de crise mais évoluent rapidement à cause notamment de la situation internationale. Sur une longue période, les écoles attirent de plus en plus d’étudiants : sur ces dix dernières années, l’effectif est passé de 260 000 à 340 000. Je rappelle aussi que nous générons en France 40% du flux de diplômés de master chaque année et un tiers des docteurs. Contrairement aux idées reçues, les grandes écoles sont donc devenues un système de formation de masse. Ce qui est intéressant dans notre système c’est que nous partageons des valeurs communes, qu’il s’agisse du profil des étudiants, de l’organisation d’un parcours exigeant ou des métiers préparés. Tout cela nous assure 85% de taux d’insertion deux mois après la sortie. Nous pouvons aussi bien former des chercheurs en maths ou des agrégés de grammaire comme des financiers internationaux ou des ingénieurs aéronautiques. Nos grandes écoles sont d’ailleurs très enviées à l’étranger. Il suffit de regarder la diversité des partenariats internationaux des membres de la CGE et des nombreuses demandes de création d’école à l’étranger que nous avons quotidiennement : Centrale Pékin, Essec Singapour, Fesia en Chine, Euromed au Maroc, etc.

Les grandes écoles se sont-elles éloignées des universités ou se sont-elles rapprochées ?


Les deux modèles se sont rapprochés. Les universités veulent plus de professionnalisation et plus de sélection. Les grandes écoles font de leur côté plus de recherche. La distinction, grandes écoles et universités, me semble donc vraiment obsolète ! Nous faisons le même métier. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il y a beaucoup de points communs entre les meilleures universités et les grandes écoles. Jussieu est plus proche de Normale Sup que d’une petite fac de province. Idem pour Paris V ou Orsay dont la culture de l’excellence est reconnue mondialement.

Faut-il aller jusqu’à intégrer les grandes écoles dans les PRES comme c’est le cas ?


Il faut donner la priorité à la mission ou à des objectifs précis, plus qu’aux instances administratives. La première question est de savoir pourquoi on lance des structures nouvelles. Quel intérêt réel ? On pose souvent cette question après coup…

Essec-HEC-ESCP : vous allez désormais être abrités au sein de la CCI Régionale (chambre de commerce et d’industrie Régionale d’Ile de France). On peut imaginer une fusion ?


Les trois écoles sont des grandes business school internationales. Ce serait totalement contre-productif de créer une énorme « boutique ». Rien que l’Essec dispose de deux fois plus d’étudiants que la Business School d’Harvard. En revanche, aucune de ces trois écoles ne disposent des ressources financières suffisantes. Aux Etats-Unis, le ratio dollar/étudiant est trois fois supérieur. En réalité, le vrai challenge pour nous, universitaires français, est de renforcer nos moyens. Il faut un point de PIB par an en plus, soit 20 milliards d’investissements intellectuels par an !


Campus Essec Business School - Cergy - pendant les JPO Essec Spring days
Crédit photo : Facebook Essec


Revenons sur un épisode épique il y a deux ans : la circulaire GUEANT visant à renvoyer les jeunes diplômés non français. La violence de la réaction des grandes écoles a étonné tout le monde. Vous vous êtes rebellées contre le gouvernement ! C’est peu courant.


Une erreur de réglementation a conduit à exclure des jeunes diplômés non français de haut niveau. Dès que nous avons vu ce texte, nous avons saisi le gouvernement du caractère absurde de ce texte. L’intérieur ne nous a pas écoutés… il a donc fallu se battre pour faire triompher le bon sens. Pendant une ou deux années, on a donné un signal très négatif dans le monde entier. Cela aurait pu être très grave.

Considérez-vous le gouvernement actuel plus ouvert ?


Nous sommes écoutés au travers des assises de l’enseignement supérieur. Dans le budget 2013, on constate tout de même une baisse de 15% de l’aide des subventions de l’Etat en direction des établissements associatifs d’enseignement. Nous ne laisserons pas faire. Cela concerne tout de même 75000 étudiants.

Parlons financement des études. Aux Etats-Unis, la bulle des emprunts étudiants risque d’exploser à tout moment. Est-ce le cas chez nous ?


Aux Etats-Unis, la dette des étudiants vis-à-vis de banques est égale à 50% de la dette des USA à la Chine. C’est énorme ! Je ne suis donc pas favorable à un système qui amène les jeunes diplômés à commencer leur vie professionnelle avec de lourdes dettes. Cependant, nous considérons que la situation des finances publiques en France et nos besoins universitaires demandent une participation des ex-étudiants devenus diplômés au regard de la formation qu’ils ont suivie. D’où notre proposition, que les étudiants restituent un mois de salaire par année d’études supérieures suivies. Pour répondre à la question sur le danger d’une bulle financière, je rappelle qu’en France, 80% des grandes écoles sont gratuites et celles qui sont payantes sont à des coûts de scolarité très inférieurs à ceux proposés aux USA. Nous sommes largement à l’abri d’une situation à l’américaine. De plus, les écoles dont les frais sont significatifs disposent de multiples solutions de financement. Dommage qu’ils ne soient pas assez connus car ils permettent à tous les étudiants, de n’importe quelle origine sociale, d’intégrer une grande école.

Propos recueillis par Gilbert Azoulay


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Gilbert
12.11.2012

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